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L’été disparaissait sous les murmures insistants d’un mois octobre dont la fraîcheur matinale engourdissait le corps à peine éveillé de Marie. Elle prenait son service tôt ce matin-là, au centre hospitalier de Digne-les-Bains, dont le service réanimation n’accueillait guère plus que quelques patients atteints du Covid-19.

Les autorités nationales, encouragées par les médias avides de nouvelles effrayantes, avaient préparé la population à une probable « deuxième vague » de contamination avec un zèle qui leur avait cruellement fait défaut pour prévenir la première. Pourtant, les cas de patients admis en réanimation restaient stables depuis le début du déconfinement, en mai 2020, et la routine sanitaire s’était installée dans la capitale des Alpes de Haute-Provence comme partout ailleurs en France.

L’infirmière se concentrait sur l’un de ses trois patients, un jeune homme affaibli par des problèmes respiratoires liés au coronavirus, mais dont le pronostic vital n’était pas engagé. La journée s’écoulait dans la symphonie millimétrée des machines qui donnaient à la chambre une allure de cockpit d’avion de ligne. Après son service, Marie profiterait d’une journée de repos sous le soleil du Cousson dont elle admirait souvent les formes imposantes depuis la fenêtre de la chambre 5. Le scope émit soudain des signaux d’alerte inhabituels. L’état de santé du patient se dégradait à une vitesse anormale. Toutes les machines qui assistaient le jeune homme se mirent bientôt à aboyer dans une cacophonie torturée, appelant à l’aide le réanimateur qui constata la détresse respiratoire du jeune homme. Chaque nouvelle bouffée d’air était un combat qu’il devait mener contre les assauts du mal qui le rongeait. Son corps rejeta les médicaments que le personnel soignant lui injecta, et rapidement le malade, prostré, se plaignit de fortes douleurs dans la poitrine. Son visage devint violacé et une mousse sanguinolente s’échappa de ses lèvres. La panique, qui n’avait pourtant pas sa place dans ce service ou régnait le calme et le pragmatisme, gagna même Sébastien, le réanimateur, qui tentait de déchiffrer l’incohérence des symptômes de ce patient pendant que trois infirmières s’époumonaient à stabiliser son état. Sa mort bouleversa toute l’équipe. De son corps athlétique, il ne restait qu’un cadavre flasque et bleuté qui venait de gonfler les funestes statistiques des victimes du Covid-19 auxquelles les Français ne prêtaient plus vraiment attention, après avoir suspendu le moindre de leurs gestes à la cérémonie cathodique de leur annonce quotidienne. La demi-douzaine de soignants observait sa dépouille sans dire un mot, abasourdis par l’incohérence de cet échec médical qu’ils ne s’expliquaient pas. Ils connaissaient suffisamment bien la mort pour en reconnaître les prémices, mais cette fois, elle avait frappé avec une fourberie qu’ils ne lui connaissaient pas.

De son corps athlétique, il ne restait qu’un cadavre flasque et bleuté qui venait de gonfler les funestes statistiques des victimes du Covid-19 auxquelles les Français ne prêtaient plus vraiment attention, après avoir suspendu le moindre de leurs gestes à la cérémonie cathodique de leur annonce quotidienne.

Deux jours plus tard, un patient qui présentait les mêmes symptômes subit le même destin tragique. Le jour suivant, trois patients l’imitaient, puis sept le lendemain. À la fin de la semaine, vingt-deux personnes, toutes jeunes, avaient péri dans des circonstances qu’aucun médecin ne parvint à comprendre. Certains avaient été diagnostiqués positif au Covid-19, d’autres pas. La presse locale, puis nationale, baptisa rapidement ce mal étrange de « Grippe dignoise », bien qu’elle avait déjà allègrement dépassé les frontières de la région. Toutes les villes de France déploraient un nombre croissant de décès similaires, et à la fin du mois de novembre 2020, le pays déplorait 212 897 morts de la « Grippe dignoise ». Le corps du « patient zéro », avait subi de nombreuses mutilations scientifiques et délivra, à la fin de l’année 2020, le secret que cette « Grippe dignoise » dissimulait : le Covid-19 avait muté. Il était devenu beaucoup plus viral, mortel et résistait à tous les traitement connus. Les spécialistes les plus optimistes tablaient sur 900 millions de morts à l’échelle mondiale, au bas mot, dans l’impuissance hagarde de la science et de la technologie. 

À l’hôpital de Digne-les-Bains, Marie ne comprenait pas à quoi elle devait sa survie. Huit de ses collègues avaient succombé au Covid-20, mais pas elle, qui avait pourtant été en contact direct avec le « patient zéro » et tant d’autres. L’administration ne testait pas systématiquement ses infirmières, sans doute pour se préserver d’un effet de panique parmi le personnel, privant la science d’une découverte fondamentale. Marie avait été infectée par le Covid-19 et le Covid-20, mais ne développait aucun symptôme. Une immunité dont la science ne saurait jamais rien, pour le plus grand drame de l’humanité. 

Grégory Roose