27 novembre 2020

Mare Vostrum [nouvelle]

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Cette nouvelle courte raconte l’arrivée de migrants en Europe, secourus par des ONG et soutenus par les médias. Le mal est déjà à bord, mais eux font la fête.

Mohammed fixait l’horizon avec confiance. Le moteur vrombissant du hors-bord fendait une houle récalcitrante. L’ambiance à bord était bon enfant, et les smartphones diffusaient des musiques orientales faisant gesticuler les passagers sous l’œil indifférent des passeurs. L’Europe était à leur portée. La mer résistait cependant à l’assaut de ce renfort impromptu d’ingénieurs et de poètes qui faisaient tant défaut au Vieux Continent. D’une puissante secousse, elle engloutit le bateau de fortune. Une nuée de gilets orange se battait contre les vagues, attirant le regard de ces belles âmes qui maraudent en mer sur leur arche de noyés. Le Mare Vostrum mis le cap vers sa moisson du jour, fier d’offrir à l’Occident les artisans de son renouveau. 

Les migrants, soixante-douze hommes, une femme et trois enfants, survécurent à la noyade. Tous avaient quitté le Maghreb ou l’Afrique Noire, mais très peu fuyaient la guerre. Une fois à bord, on leur offrit des boissons chaudes ainsi qu’une collation qu’un petit groupe refusa pour des motifs religieux. Les médias, également embarqués sur le Mare Vostrum, s’approchèrent de la seule femme à bord. Elle suscitait cette émotion qui justifierait, aux yeux du public, la raison d’être de cette ONG financée par sa générosité.  

Sous le regard incrédule des clandestins, elles se mirent à chanter des comptines supposément africaines, au rythme enjoué des djembés sur lesquels frappaient d’autres renégats de l’Occident

Grégory Roose, Mare Vostrum, 2020

Des salariés de l’ONG prirent le relais. Des femmes blanches à la générosité factice chantaient les louanges de l’Homo Migratus, leur promettant tout ce qui appartenait à autrui. Elles s’émerveillaient de la bienveillance supposée de ces hommes dont elles ignoraient tout. Sous le regard incrédule des clandestins, elles se mirent à chanter des comptines supposément africaines, au rythme enjoué des djembés sur lesquels frappaient d’autres renégats de l’Occident. Les dreadlocks crasseuses, les sarouels criards de ces marginales suscitaient de la pitié chez ces Africains fraîchement secourus. Ils convoitaient l’Europe, mais se retrouvaient en face d’une pâle caricature de tout ce qu’ils avaient quitté. Leur timide reconnaissance s’effritait, déjà, sous l’insistance de la défiance et du mépris. 

Ils offraient des ours en peluche à des mineurs de trente-cinq ans, couvraient de sourires béats des hommes dont ils ne savaient rien, mais qui devenaient d’autorité, sous le regard de ces passeurs de faux espoirs, des Réfugiés à qui l’Occident devait l’asile et le respect. Le temps d’une traversée, ces hôtes autoproclamés infantilisaient, dans une ambiance exagérément bienveillante, ces jeunes hommes qui, bientôt, habiteraient définitivement nos campagnes. L’un d’eux gratifia l’Occidentale d’un sourire reconnaissant puis se dirigea, à l’abri des regards, vers la proue du bateau. Il était seul désormais, à l’écart du groupe. Alors qu’il aperçut les côtes grecques, ciselées par la Mare Nostrum, un vent méfiant frappa son visage.  

Le poing levé vers la Qibla, dans le tumulte des vagues qui cognaient contre la coque, Mohammed fixait l’horizon avec certitude, hurlant vers l’Occident ce funeste présage : Allāhu ʾAkbar !

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